AuteurNicolas Lafarge

I’d Rather Be Dry, But At Least I’m Alive

I

On n’est jamais seul quand il y a la musique. On dit qu’elle adoucit les moeurs, et c’est vrai. C’est beau, les chansons, parce qu’elles traversent les époques avec vous, et que les émotions que vous ressentez aujourd’hui en les écoutant sont différentes de celles que vous ressentiez il y a dix ans – et quand même, c’est toujours vous, et c’est toujours la même chanson. Des « mots qui marquent », des mots qui me marquent, il y en a beaucoup. On en voit, on en lit et on en entend, de partout, tous les jours. Des grands mots, des petits mots ; de discrètes voix et de grands auteurs. Et parfois, les mots qui nous marquent, ce sont les mots tout simples, les mots sans prétention, d’une chanson pop qui vient de se révéler au monde. Il ne faut jamais sous-estimer les paroles des tubes populaires. Elles paraissent bien modestes, cachées derrière la voix de stars grandiloquentes, derrière des chorégraphies stylées, des instrus rythmées, des costumes iconiques. Mais parfois, ce sont justement ces mots-là qui arrivent pile au bon moment, pile au bon endroit, et visent tout juste où ils devaient viser. Il suffit parfois d’une Lady, tout sourire et toute fière d’avoir changé en paillettes les douleurs qui sont les siennes, qui vous confesse qu’elle a tant et tant pleuré qu’elle préférerait ne plus jamais verser une seule larme – mais qu’en attendant, et tout du moins, lorsqu’elle pleure, elle est en vie. J’ai écouté cette chanson à sa sortie, au petit matin, et j’ai été bien incapable d’écouter quoi que ce soit d’autre pendant toute la journée qui a suivi. Je crois bien que l’explication se trouve dans ces petits mots qui marquent. Alors, qu’il pleuve sur moi – et que mes larmes soient la preuve que je suis plus vivant que jamais. Et à toutes les chansons qui arrivent au bon moment. (suite…)

Ceux qui rêvent et ceux qui ne rêvent pas

C

Ainsi, tu crois savoir qu’on ne peut diviser le monde qu’en deux espèces : d’un côté, ceux qui ont des rêves ; de l’autre, ceux qui les ont accomplis. 

D’après toi, les premiers courent après des chimères, et s’émeuvent de ne pas savoir, de ne pas pouvoir les matérialiser. Ils perdent leur temps et leur énergie en rêveries, imaginent leur vie au lieu de l’entreprendre. Ce sont les immobiles et les incapables, les faibles et les perdants. 

Ceux qui ont accompli leurs rêves, en revanche, ont tout gagné, tout réussi. Parce qu’ils ont agi, ils valent mieux que les autres ; parce qu’ils ont accompli, ils se sont accomplis. Ce sont eux, qui méritent toute l’estime du monde, quand les autres, les bons-à-rien, méritent, au mieux l’ignorance, au pire le mépris.

De ces deux catégories, tu te désoles de faire partie de la première, inlassablement et inéluctablement : tu cours après tes rêves, sans jamais les atteindre : tout juste les frôles-tu, de tes doigts bien trop courts et bien trop frêles. 

Et pour cela, tu t’en veux. Pour cela, tu te crois faible, indigne d’être aimé, indigne d’être considéré. Parce que là-bas, en face, il y a ceux qui ont agi ; et que toi, tu ne fais, car tu ne sais, que rêver.

Vois-tu, c’est là que tu te trompes. (suite…)

Dès que l’être humain est seul il bascule dans la déraison

D

Pour un bon nombre d’entre nous – et j’en fais partie – cette période de confinement est synonyme d’une solitude extrême et exacerbée. Dans « Écrire », Marguerite Duras parle de solitude. Et d’écriture. Et du lien de cause à effet entre les deux. Il faut être seul pour écrire, sans doute parce qu’il faut être seul pour penser ; mais cette solitude n’est pas sans dommages collatéraux. L’extrait que je partage aujourd’hui m’a été révélé par l’un de mes amis les plus proches, il y a quelques temps, un jour où je me sentais très seul (je n’ai pas attendu le confinement pour cela). Ces temps-ci, j’y pense beaucoup. (suite…)

Boum

B

Boum. Boum. Boum.

Off with your head – Dance til you’re dead.

J’adore cette chanson, bordel. Heads Will Roll. Les Yeah Yeah Yeahs. Ça vieillit pas. Je m’en lasse pas. Du rock un peu dark, qui assassine la nuit, et la fait mourir d’une violente agonie. Dans le genre « meurtre sur le dancefloor », c’est ce qu’on a fait de mieux depuis Sophie Ellis-Bextor.  Danse jusqu’à la mort, danse jusqu’à ce qu’on te coupe la tête ; danse, danse, danse sur ces notes graves et ténébreuses, sur cette ligne de basse entêtante qui te fait sombrer dans la nuit la plus noire, qui te fait plonger au plus profond de tes tripes. Les hommes crient et pleurent, les femmes crient et pleurent, et ils dansent, et elles dansent – dansent, dansent, dansent jusqu’à leur mort. Des têtes vont tomber, et le pire, c’est qu’on va aimer ça. (suite…)

Par la fenêtre

P

Par la fenêtre, la ville s’étendait à perte de vue. Dans la grisaille, les immeubles dessinaient des droites parallèles, et de leur ombre, écrasaient la ville tout entière. Cette vision d’une capitale démesurée, depuis l’endroit où je me tenais, laissait la désagréable impression d’être trop petit dans un monde trop grand. (suite…)

La peur du feu

L

Il est sans doute des lectures plus joyeuses en cette journée de Noël, mais en ce qui me concerne, je me sens habité par un court texte que j’ai découvert récemment (en introduction d’un épisode du podcast Transfert, que je vous conseille vivement), dans lequel l’écrivain David Foster Wallace tâche de décrire ce que ressent une personne qui décide de mettre fin à ses jours. Cette métaphore de l’incendie, qui m’a semblé absolument juste et poignante, m’est restée dans la tête, et m’a également inspiré l’écriture d’un texte sur lequel je travaille actuellement. En attendant d’en finir la rédaction, ce sont ses mots à lui que je partage. En cette journée particulière, qui peut être éprouvante pour certains, n’oubliez pas toutefois que nul n’est jamais vraiment seul, et qu’il y a toujours une porte à laquelle frapper pour trouver du soutien. (suite…)

Aujourd’hui, Papa est mort

A

Jusqu’ici, je n’avais pas pleuré. Ou alors, je ne m’en étais pas rendu compte.

Pour la quatrième fois, peut-être la cinquième – j’avais arrêté de compter – Brothers in Arms, la chanson de Dire Straits, résonnait religieusement dans cet endroit déconcertant, qui avait tout d’une chapelle ou d’une église, sans pour autant en porter le nom. Il y avait bien les bancs, le pupitre, les fleurs, les vitres décorées… Le cercueil. Mais les murs étaient peints dans une couleur pastel qui semblait hors de propos. Le carrelage blanc cassé était froid, impersonnel, comme celui de l’hôpital. On percevait là toute l’ironie des obsèques laïques, bien incapables de s’affranchir des codes religieux, tant l’inconscient collectif les a assimilés au deuil. (suite…)

Monsters

M

Cornelia Geppert n’est pas une autrice (ou une auteure, écrivez-le comme bon vous semble mais féminisez-le, nous sommes en 2019), mais elle est une artiste malgré tout. Elle est à l’origine d’un jeu vidéo sorti cette année – et ceux qui me connaissent bien savent qu’hormis l’écriture, le jeu est l’une de mes plus grandes passions. « Sea of Solitude » est un jeu qui parle, précisément, de la solitude, de la dépression, et de cette vérité qui m’habite depuis que je l’ai entendue de la bouche de Cornelia Geppert elle-même, sur la scène de l’E3 où elle était venue présenter son jeu : « Quand les humains se sentent trop seuls, ils se transforment en monstres. » Rien ne me semble plus juste que cette phrase. Et s’il me reste encore à ce jour à jouer à « Sea of Solitude », que je n’ai pas eu l’occasion de tester, cette citation continue de me frapper et même d’animer certaines des histoires que j’ai en tête. (suite…)

Heurts divers

H

« Oh là, là, ça y est, il va faire nuit tout le temps ! On part le matin, il fait nuit, on rentre le soir, il fait nuit… Et puis là en plus c’est novembre qui va arriver, et novembre, moi je déteste ! C’est froid, c’est gris… C’est maussade ! Tellement déprimant ! Mais du coup, on dort une heure de plus ou une heure de moins ? (suite…)

Phobie administrative

P

14h46 à sa montre. Mathieu sentit son estomac se nouer.

Merci, les grèves de transport… Il était pourtant parti avec vingt minutes de marge. Il n’était maintenant plus temps de traîner, l’entretien était à quinze heures, et l’on avait précisé à Mathieu qu’il devait se présenter dix minutes à l’avance. Il continua de remonter la rue de Prévert, pressa encore le pas, tourna sur l’avenue Clerc, et arriva enfin au pied de l’immeuble où on lui avait donné rendez-vous. (suite…)

Rage against the dying of the light

R

Dylan Thomas écrivit ce poème au refrain entêtant – une vilanelle, en jargon littéraire – pour honorer la mémoire de son père, alors mourant. C’est l’une de ses œuvres les plus (re)connues – c’est aussi mon poème préféré de toute la littérature anglophone. « Rage against the dying of the light » : « Rage contre la lumière qui se meurt ». Il y a tout dans ce vers : Thomas y implore son père, bien sûr, lui ordonne naïvement et vainement de ne pas mourir, de ne pas s’engouffrer « into that good night », « dans cette bonne nuit » ; mais aussi, de manière moins littérale, il rappelle, nous rappelle, l’importance de lutter pour vivre, de vivre coûte que coûte, de garder la rage de vivre, même lorsque la lumière se meurt. (suite…)

Je ne fais qu’une chose, c’est que je ne fais rien

J

Dans ma tête, mille idées fourmillent à la seconde. Il suffit que je me laisse aller à quelconque rêverie pour qu’ici une envie naisse, là un souhait apparaisse. Que je songe encore quelques instants pour qu’émerge une histoire à écrire, un jeu auquel jouer, une chanson à écouter, un endroit où aller. (suite…)

Il n’est pas vraiment vivant à moins qu’il ne soit en train de créer

I

« Sans la possibilité de créer de la musique, de la poésie, des livres, des édifices, ou n’importe quoi d’autre qui ait du sens, [l’esprit créatif] n’a plus de raison d’être. » L’article initial de mon blog disait cela : le regret que je ressentais d’avoir laissé la vie « d’adulte » me rendre plus utile et fonctionnel que curieux et créatif. J’ai longtemps ressenti un manque, un mal-être, et je pense qu’il venait de là : à trop enfouir, étouffer mon imagination, je me suis détourné de ce qui était en réalité le plus important pour moi. Ce qui compte, ce n’est pas ce que l’on produit, ce que l’on créé – c’est dans l’acte de création lui-même que naît l’épanouissement et l’accomplissement de l’être. (suite…)

Être heureux vaut la peine

Ê

« Je t’ai tant aimée, mon amie, quand dans ma vie, tu as fait ton nid. Adieu Tristesse, il faut que je te laisse… » Bien que l’on ne choisisse pas tous les obstacles que la vie met en travers de notre chemin, j’ai la conviction qu’être heureux est un choix conscient. Être malheureux, aussi. Il peut être tentant de laisser à la tristesse une trop grande place dans notre vie, et d’en faire le centre de tout, de la laisser prendre la place de ce que nous sommes fondamentalement. On peut se complaire dans la tristesse. Je crois que s’en libérer est une décision à part entière. On peut choisir d’être heureux, même dans la peine. (suite…)

You can’t know love until you love yourself

Y

Le texte que j’ai écrit hier a fait écho dans mon esprit aux paroles de cette chanson d’Elle King, qui fait l’éloge de l’amour de soi comme condition de l’amour, tout court. Nous évoluons sans cesse parmi les Autres. Ceux-ci sont fluctuants, changeants, instables. S’en remettre à l’Autre, qui qu’il soit, c’est s’en remettre au hasard. Pour se sentir heureux et épanoui, il faut d’abord être heureux et épanoui avec soi-même. C’est une leçon qui semble simple, mais elle n’est pourtant pas si évidente à retenir, face aux aléas de l’existence. (suite…)

N’y a-t-il pas d’amour heureux ?

N

Dans le hall de mon immeuble est installée une étagère, sur laquelle les résidents peuvent laisser des livres de leur bibliothèque, que les autres peuvent emprunter et lire à leur guise. Comme souvent, les ouvrages qui sont déposés ici sont de vieux bouquins, de ceux que personne ne lit et que personne n’a jamais lus. Leurs pages sentent l’humidité, signe que le temps sur eux a fait son oeuvre, et pourtant, leur couverture immaculée, à peine écornée, indique que nul lecteur ne les a jamais ouverts. (suite…)

Something good comes with the bad, a song is never just sad

S

« A Silver Lining », en anglais, c’est une expression qui désigne la ligne argentée qui se forme sur le contour des nuages, grâce au soleil, qui se trouve derrière. L’éclaircie derrière l’obscurité. « À toute chose malheur est bon », dit-on en bon Français. Quand le ciel est nuageux, il est tentant d’opter pour « the easy road » – le chemin le plus simple, celui qui peut mener au désespoir le plus total. Ou bien l’on peut chercher le « Silver Lining » à son nuage. Parfois on le trouve soi-même, parfois il nous faut quelqu’un pour nous y guider. Mais une fois qu’on l’a trouvé, il ne tient qu’à nous de le suivre. (suite…)

Quelques mots pour commencer

Q

À bien des égards, écrire est une pratique très solitaire. Pour moi, elle l’a en tout cas beaucoup été. J’ai toujours mis en mots mes émotions, dans des carnets, des journaux, des documents Word, des notes de smartphone, des post-its. J’ai inventé des histoires, le plus souvent dans ma tête, plus rarement, sur le papier. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vu en l’écriture un refuge réconfortant, mon havre sûr bien à moi. (suite…)