It’s a Heartache

I

Les premières notes de guitare, toujours empreintes d’une optimiste mélancolie, chuintèrent péniblement au frottement de la tête du tourne-disque sur le vinyle usé. Traversant le temps presque sans effort, de la même voix cassée que depuis 1978 (quoiqu’avec l’âge du 45 tours, on distinguait difficilement la signature vocale de la chanteuse du crépitement caractéristique des vinyles d’un autre temps), Bonnie Tyler chanta :

It’s a heartache

Nothing but a heartache

Hits you when it’s too late

Hits you when you’re down

Théo se laissa tomber à la renverse dans le lit, et entraîna dans sa chute une larme. Cette chanson lui faisait toujours le même effet – une sensation étrange mêlant l’espoir au désespoir, l’envie de croire que tout est possible à la tragique fatalité des causes perdues – mais ce soir en particulier, It’s a Heartache résonnait en lui d’un écho douloureux. C’était déjà la quatrième fois qu’il se levait du lit, où il avait trouvé refuge depuis une heure, pour replacer le bras de la platine au début du disque et l’écouter de nouveau. Il serra encore son oreiller contre sa poitrine, l’enlaçant aussi fort que si sa propre vie en dépendait – et peut-être en dépendait-elle, après tout. Peut-être avait-il besoin de sentir contre lui sa présence rassurante pour être certain qu’il existait encore, que tout ce qu’il était n’avait pas été consumé et détruit, et que le monde ne s’était pas effondré sous ses pieds.

It ain’t wise to need someone

As much as I depended on you

Depuis des années qu’il écoutait cette chanson, Bonnie Tyler l’avait mis en garde, et pourtant il n’avait jamais prêté attention à son avertissement. Non, il n’était pas sage de s’attacher à quelqu’un comme il s’était attaché à lui – de cet attachement si fort et fusionnel que le risque, en cas de cassure, est de se voir confisqué d’une partie de soi-même. Bonnie Tyler l’avait prévenu ; elle était loin d’être la seule. Vu son état, il valait mieux ne pas s’attacher, de toute manière. Et pourtant, il s’était laissé tomber amoureux, et l’on dit bien « tomber », en reconnaissant là qu’il s’agit d’une chute, avec tout ce qu’elle a d’irréversible. 

Un bruit strident retentit et sortit Théo de sa sombre rêverie. 

C’était la sonnette de l’entrée. Il se leva d’un bond. Avant d’aller ouvrir, il prit le temps de baisser le volume de la musique, laissant toutefois le vinyle tourner. Il traversa son appartement jusqu’à la porte d’entrée, prit une seconde pour se regarder dans le miroir, et tâcha d’arborer, comme on enfile un masque, une expression moins déconfite sur son visage encore humide. Il ouvrit la porte. 

Son cœur se serra comme si une main invisible avait pénétré sa poitrine pour le broyer avec rage. 

C’était lui.

C’était lui, et il était beau. Toujours.

Il le regarda. Théo le regarda aussi.

Pendant de longues secondes, pas un mot ne fut prononcé. 

Ils restèrent simplement là. Là, à se regarder l’un l’autre. Là, les yeux brillants. Là, la bouche frémissante. 

Théo ne put rien dire. Ce fut l’autre qui, finalement, rompit le silence : 

« Je… Je ne voulais pas qu’on règle ça au téléphone. »

Théo cligna des yeux, hébété. 

Mille émotions contradictoires se bousculaient en lui, mille réponses lui venaient en tête, mais aucune ne parvint à sortir de sa bouche. Alors il s’écarta simplement de l’entrebâillement, et lui fit signe d’entrer.

D’un pas timide, il s’exécuta. Il entra, enleva son manteau, le jeta maladroitement sur un fauteuil – celui où, hier encore, Théo s’était assis sur ses genoux pendant qu’il lui racontait sa journée. Il restait d’ailleurs sur la table basse deux assiettes vides, les restes de leur repas en amoureux, qui n’avaient pas encore été lavés depuis la veille.

Il se retourna vers Théo. Ils se regardèrent avec une timidité tout à fait hors de propos. Quelques heures plus tôt, leur amour sonnait comme une évidence ; et voilà qu’ils étaient comme étrangers l’un envers l’autre. Comme s’il y avait eu un basculement, comme si le monde avait changé, comme si les deux heures qui venaient de s’écouler avaient figé dans le marbre un avant et un après. Pourtant l’avant était bien là, il était toujours là. Et l’après demeurait incertain. 

Ils se fixèrent encore pendant un moment, qui sembla durer une éternité.

Puis, d’un même geste, dont aucun des deux mais pourtant les deux à la fois avaient eu l’initiative, ils se jetèrent l’un sur l’autre et s’embrassèrent. 

C’est idiot, un baiser, pensa Théo. On n’en profite pas assez. 

Bien sûr que le premier baiser compte. Peut-être aussi qu’on s’attarde sur les suivants… Puis on finit bêtement par ne plus y penser. On s’embrasse pour se dire bonjour, pour se dire au revoir. Cela devient un rituel, et on n’y prête même plus attention. 

Ce baiser-là, pourtant, eut une saveur différente. Hier encore, ils s’embrassaient machinalement. Là, il y avait le risque que ce baiser soit le dernier. Bien sûr, ce risque avait toujours plané au-dessus d’eux, à chaque baiser, à chaque geste. Mais avec le temps, ils s’étaient autorisés à l’oublier, enivrés par la passion qui les unissait. Maintenant, l’ivresse était retombée, aussi s’embrassaient-ils en tout état de cause, dans une folle urgence que seules les fins du monde – car toute relation qui se termine est la fin d’un monde – peuvent engendrer. 

Leur étreinte les mena jusqu’à la chambre de Théo. 

Silencieusement, réduite au mutisme par la molette du volume baissée à fond quelques instants plus tôt, Bonnie Tyler chantait toujours : « It’s a Heartache ». Les paroles fantômes accompagnèrent les deux amants jusque dans le lit de Théo. Ils y restèrent tous deux allongés pendant longtemps.

Muets, ils l’étaient aussi. Ils ne s’étaient toujours rien dit.

Enlacés, ils se fixaient sans un bruit. 

Cette fois, ce fut Théo qui prit le risque de rompre le silence.

« Je ne veux pas te perdre. »

En face, l’homme dont il était amoureux le regardait avec tendresse. 

« Moi non plus. Justement. »

Théo prit une profonde inspiration, puis laissa échapper un douloureux soupir :

« Alors pourquoi ? »

Au fond de lui, Théo savait. Il avait déjà vécu cela trop souvent. Mais cette fois, la situation lui semblait si injuste qu’il ne pouvait se résoudre à y croire. Il répéta :

« Pourquoi ?

– Je te l’ai dit au téléphone, Théo… »

Sa voix était douce. Il n’avait aucune volonté de le blesser. C’était là toute la fatalité. 

« Je ne peux pas gérer ça, Théo. Je ne peux plus, je n’y arrive plus… 

– Mais pourquoi ? Tu y arrivais jusqu’ici…

– Je ne sais pas trop… C’est… C’est différent.

– Différent de quoi ? 

– Différent d’avant. »

Comme il dit ces mots, il se redressa d’un bond et sortit du lit. Théo resta allongé, et le regarda tandis qu’il s’adossait au mur qui lui faisait face, avec sur le visage une expression coupable. Théo demanda :

« Mais comment pourrais-tu savoir ? Comment peux-tu être sûr alors qu’hier encore, tout allait bien ?

– Mais parce qu’hier, tout n’allait pas bien. »

Théo laissa le temps à Bonnie Tyler de chanter de sa voix muette.

It’s a heartache

Nothing but a heartache

Love him ’til your arms break

Then he lets you down

« J’ai envie d’y croire. »

Théo ne s’en rendait pas compte, mais il pleurait, de ces pleurs continus et intarissables qui sont l’apanage des moments de crise. Agité, son amant faisait les cent pas.

« Moi aussi, Théo, je voulais y croire. J’étais heureux avec toi.

– Moi aussi, je suis heureux avec toi. 

– Mais je ne suis plus sûr que tout ça soit de l’amour.

– Si tu n’es pas sûr, pourquoi ne pas prendre le risque ? »

Théo posa la question avec un sourire timide, presque implorant. Lui, au contraire, avait un air grave sur le visage. Il s’assit doucement au bout du lit, et posa sa main sur l’épaule de Théo.

« Théo… Bien que cela soit fini entre nous…

– Si tant est que ce soit fini.

– Bien que cela soit fini… Je veux que tu saches que ça n’enlève rien à la réalité de ce que nous avons vécu. 

– Je le sais. »

Bonnie Tyler était arrivée au bout de sa douloureuse tirade, mais comme il n’y avait personne pour l’entendre, personne ne prit l’initiative de remettre la chanson au début. Ils restèrent encore un peu plongés dans le silence.

« Je suis désolé, Théo… »

Il pleurait. Même devant l’inéluctable, Théo n’arrivait pas à être en colère contre lui. Au lieu de lui en vouloir, il passa une main dans ses cheveux et les caressa doucement. Puis il sourit :

« T’es beau même quand tu pleures. 

– Et toi t’es beau tout le temps. »

Théo approcha sa tête. Lentement, il l’embrassa à nouveau. Toujours avec la passion enivrante des dernières fois – qui ressemble à s’y méprendre à la passion des premières fois. 

Théo se laissa emporter par la douceur de ce baiser.

Il ferma les yeux juste une seconde. Rien qu’une seconde.

Quand il les ouvrit à nouveau, pourtant, tout était différent. 

Quelqu’un avait manifestement monté à nouveau le volume du tourne-disque, car voilà qu’on entendait encore la voix crépitante de Bonnie Tyler. Mais surtout, ce n’était plus son amant qui se trouvait allongé à côté de lui. Là où quelques secondes plus tôt brillaient ses yeux larmoyants se trouvait maintenant le visage inquiet mais réconfortant de Julie, sa meilleure amie. 

Théo semblait ne pas l’avoir entendue, pas écoutée. Julie répéta :

« Théo… Il faut que tu te lèves. »

Théo ne broncha pas, ne bougea pas. 

Cela faisait des heures qu’il était allongé là. Il n’était sorti du lit que pour une chose : plusieurs fois déjà, il avait levé puis rabaissé le bras du tourne-disque pour répéter It’s a Heartache

Inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles alors qu’ils étaient censés déjeuner ensemble, Julie était venue jusqu’à son appartement et l’avait trouvé là, pleurant dans son lit. Voilà dix minutes qu’elle s’était allongée à côté de lui, mais Théo n’avait pas dit un mot.

« Théo… Il faut que tu arrêtes de te mettre dans cet état. C’est plus possible, ça me fait trop mal de te trouver comme ça… Et faut que tu te débarrasses de ce vinyle, on n’en peut plus de Bonnie Tyler. »

Théo ne répondit qu’avec un sanglot silencieux. Julie continua :

« Ça va faire un an, maintenant. 

– Non, Julie, ça ne va pas faire un an. Ça fait un an. Aujourd’hui. »

Les traits de Julie se firent plus compatissants. Il y avait dans son regard le terrible chagrin qu’inflige la vue d’un ami en peine.

« Ça fait un an, Julie. »

Julie laissa quelques secondes s’écouler, puis coupa la parole à Bonnie Tyler : 

« Il aurait voulu que tu sois heureux, Théo. Que tu sortes, que tu vives, que tu rencontres d’autres garçons…

– J’ai essayé. J’ai voulu en rencontrer. J’ai voulu ressentir à nouveau ce que je ressentais pour lui. Sentir que je comptais pour quelqu’un comme je comptais pour lui. Mais rien n’y a fait, Julie. Rien. Personne. »

Elle ne répondit rien.

« Personne d’autre ne m’a jamais regardé avec ses yeux. Il me voyait tel que moi j’étais incapable de me voir. »

Julie se souvenait. Elle se souvenait du jour où Théo avait dû avouer la vérité au garçon qu’il aimait. Il s’en était fait toute une angoisse pendant des semaines. Il avait eu peur qu’il ne réagisse comme un con, qu’il le quitte sans donner de nouvelles, comme les autres.

« Je savais bien, Julie, je savais combien c’était dur pour lui… De rester avec moi, malgré la peur… Malgré la peur de me perdre, la peur d’avoir mal… Je faisais tout pour pas être un fardeau, mais je sais bien que j’en étais un.

– Tu n’étais pas un fardeau, Théo. Tu comptais plus que tout pour lui, il ne te voyait pas comme un fardeau. »

Théo ne l’écoutait pas.

« Et puis à force de m’inquiéter pour lui, à force de me demander ce qu’il allait devenir quand, fatalement, il allait se retrouver tout seul… J’ai pas pensé à ce qui se passerait si moi je me retrouvais tout seul. 

– Mais tu n’es pas seul, Théo.

– Ce n’est pas comme s’il m’avait simplement quitté, continua Théo sans même écouter son amie. Ce serait plus simple s’il m’avait quitté. Ce serait plus simple si c’était une bête rupture. »

C’était vrai, pensa Julie. Il était resté, il l’avait soutenu, il l’avait aimé. C’était ça, le plus triste.

« C’est terrible, une rupture, continua Théo. C’est terrible, c’est injuste aussi, incompréhensible même… Mais on en guérit, on s’en remet… On oublie. On se dit que si l’autre ne nous aimait plus, ou qu’il ne nous aimait pas… C’est que c’était voué à l’échec. Donc on se dit que c’est mieux comme ça. Quand ton mec te quitte, c’est dur, certes, mais tu peux au moins te consoler en te disant que c’est un soulagement pour lui. Et pour toi, parce que tu vaux mieux que ça. »

Julie prit la main de son meilleur ami.

« Mais il n’y a rien de plus injuste que la mort. »

Une larme coula sur la joue de Théo.

« Parce que c’est pas une rupture. Ce n’est un soulagement pour personne. C’est rien de plus qu’une injustice. C’est injuste de se dire que tout aurait encore pu durer, que tout le monde aurait continué d’être heureux. Tout s’arrête alors que personne n’a rien demandé. C’est con, la mort. Surtout pour ceux qui restent. Et moi… Contre toute attente, je fais toujours partie de ceux qui restent. »

Julie serra sa main plus fort.

« Souvent j’essaie de m’imaginer qu’il a rompu avec moi. Qu’il m’a brisé le cœur. Qu’il m’a trompé. Ou qu’il est parti, qu’il m’a laissé tomber en apprenant mon état, comme tous les autres. Des conneries comme ça. Ça m’aide, un peu. Le temps que j’arrive à m’en convaincre. Pendant deux secondes, disons. Et puis je me souviens que c’est des conneries. Qu’il ne m’a jamais quitté, qu’il ne m’a jamais abandonné. Qu’il est juste mort. Rien de plus que ça. Et là, je pleure comme un con. »

Julie l’enlaça.

« C’est moi qui suis malade et c’est lui qui est mort. »

Théo la serra fort. Aussi fort que si sa propre vie en dépendait – et peut-être en dépendait-elle, après tout. Peut-être avait-il besoin de sentir contre lui sa présence rassurante pour être certain qu’il existait encore, que tout ce qu’il était n’avait pas été consumé et détruit, et que le monde ne s’était pas effondré sous ses pieds.

It’s a heartache

Nothing but a heartache

Hits you when it’s too late

Hits you when you’re down

It’s a fool’s game

Nothing but a fool’s game

Standing in the cold rain

Feeling like a clown

It’s a heartache

Nothing but a heartache

Love him ’til your arms break

Then he lets you down

It ain’t right with love to share

When you find he doesn’t care for you

It ain’t wise to need someone

As much as I depended on you

À propos de l'auteur

Nicolas Lafarge

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