Ceux qui rêvent et ceux qui ne rêvent pas

C

Ainsi, tu crois savoir qu’on ne peut diviser le monde qu’en deux espèces : d’un côté, ceux qui ont des rêves ; de l’autre, ceux qui les ont accomplis. 

D’après toi, les premiers courent après des chimères, et s’émeuvent de ne pas savoir, de ne pas pouvoir les matérialiser. Ils perdent leur temps et leur énergie en rêveries, imaginent leur vie au lieu de l’entreprendre. Ce sont les immobiles et les incapables, les faibles et les perdants. 

Ceux qui ont accompli leurs rêves, en revanche, ont tout gagné, tout réussi. Parce qu’ils ont agi, ils valent mieux que les autres ; parce qu’ils ont accompli, ils se sont accomplis. Ce sont eux, qui méritent toute l’estime du monde, quand les autres, les bons-à-rien, méritent, au mieux l’ignorance, au pire le mépris.

De ces deux catégories, tu te désoles de faire partie de la première, inlassablement et inéluctablement : tu cours après tes rêves, sans jamais les atteindre : tout juste les frôles-tu, de tes doigts bien trop courts et bien trop frêles. 

Et pour cela, tu t’en veux. Pour cela, tu te crois faible, indigne d’être aimé, indigne d’être considéré. Parce que là-bas, en face, il y a ceux qui ont agi ; et que toi, tu ne fais, car tu ne sais, que rêver.

Vois-tu, c’est là que tu te trompes. En vérité, entre ceux qui font des rêves et ceux qui les atteignent, il n’y a rien d’autre que le hasard. Ce n’est que la bonne émotion, au bon moment, la bonne inspiration, au bon moment. Ce ne sont que les bons choix, au bon moment, les bonnes rencontres, au bon moment. Ce ne sont que des circonstances. Tout disposé que l’on puisse être à accomplir ses rêves, cette décision nous échappe parfois — elle nous échappe même toujours un peu, parce qu’elle ne dépend jamais seulement de nous. La seule certitude, la seule variable sur laquelle nous avons toujours le pouvoir d’agir, c’est sur notre capacité à rêver.

Car il y a bien, et tu as raison de le croire, deux genres d’êtres humains. Mais ce ne sont pas ceux auxquels tu penses. La voici, la véritable distinction : il y a ceux qui rêvent, et il y a ceux qui ne rêvent pas. 

Pour les premiers, l’accomplissement du rêve importe peu. C’est même ce qui compte le moins. Car les rêveurs sont des êtres sensibles. Ils ont acquis le pouvoir d’apprécier le monde. Ils ont appris à humer l’air avec délectation, à s’émerveiller de la couleur du ciel, ou bien de la forme des nuages. Ils savent lire en eux-mêmes, tout comme ils savent considérer les autres. Ceux qui rêvent se laissent émouvoir et attendrir. Ils acceptent de sentir et de ressentir. Les rêveurs pensent. Les rêveurs vivent. Ce rêve qui les anime, c’est une lutte. Oui, une lutte pour vivre ! Une course après l’espoir. Il brille en eux comme un soleil, qui les guide, qui les guide loin, très loin. Sois-en certain, le rêveur trouvera toujours l’accomplissement, non dans la réalisation de ses rêves — ou en tout cas, non seulement — mais dans l’humanité à laquelle ils lui permettent d’accéder. Rêver sa vie, c’est déjà la vivre. Rêver, c’est être humain. 

Ne te moque jamais des rêveurs qui n’ont pas accompli leurs rêves. 

Ce ne sont pas eux les coupables. 

Ce sont de ceux qui ne rêvent pas, de ceux qui ne rêvent plus, qu’il faut te méfier plus que quiconque. Ce sont eux qui risquent de te faire du mal. Car ces gens-là non seulement ne se laissent plus libres de rêver, mais pire encore : ils seront prêts à tout pour te priver de ce droit, toi aussi, et pour te convaincre que tes propres rêves n’ont aucune valeur. Ceux-là s’interdisent tout, ne s’autorisent rien. Pas à ressentir, pas à réfléchir, pas à aimer. Ils ont renoncé. Ils se contentent d’être là, dans ce monde, d’attendre que la vie passe. Ce n’est même pas qu’ils sont immobiles, c’est qu’ils n’ont aucune envie de bouger. Ce n’est même pas qu’ils sont trop faibles pour réaliser leurs rêves, c’est qu’ils se défendent d’en avoir. Rêver les terrifie, car se trouver confrontés à eux-mêmes leur fait bien trop peur. Alors, ils s’en prennent aux autres, et aux rêves des autres, pour, tout de même, continuer d’exister un peu. 

Prends garde à ceux qui ne rêvent pas. Prends garde à ceux qui ont oublié leur humanité. Leur monde est bien trop sombre, et cette noirceur pourrait te consumer, toi aussi. 

Rêve, rêve, rêve aussi fort que tu le peux. 

N’oublie jamais la valeur de tes rêves ; ce sont eux qui t’élèvent, et qui te rendent pleinement humain. 

Sois fier de tes rêves, encore plus que de les atteindre.

À propos de l'auteur

Nicolas Lafarge

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire